Mark Carney s’envole lundi pour Antigua-et-Barbuda, où le Commonwealth se réunit jusqu’au 4 novembre. D’abord, les dirigeants des 56 pays membres se retrouvent tous les deux ans autour du roi Charles III. Cette année, partenariats économiques et investissements dominent l’ordre du jour, ce qui convient au premier ministre. Ainsi, Ottawa veut y plaider pour davantage d’échanges entre les membres du Commonwealth. Le Commonwealth ressemble à un vaste carrefour commercial que le Canada veut enfin parcourir.
Mieux encore, Carney a reçu une invitation à prendre la parole devant ses pairs. Un haut fonctionnaire fédéral l’a confirmé lors d’un point de presse précédant le départ. Cependant, le commerce n’occupera pas toute la scène, car le premier ministre rencontrera aussi le monarque. Son entourage anticipe quatre ou cinq occasions de converser avec Sa Majesté, sans en dévoiler les thèmes.
Québec défie la couronne à domicile
Pendant ce temps, le nouveau premier ministre québécois, Paul St-Pierre Plamondon, veut effacer les derniers vestiges monarchiques. Son discours d’ouverture, prévu le 17 novembre, se tiendra sans la lieutenante-gouverneure Manon Jeannotte. Le geste frappe d’autant plus qu’Ottawa se montre fidèle à la couronne. La couronne se transforme en champ de bataille politique. Autrement dit, deux visions du pouvoir s’opposent frontalement.
À Ottawa, la ligne reste claire et prudente. L’entourage de Carney rappelle que le Canada demeure une monarchie constitutionnelle et une démocratie parlementaire. Il refuse pourtant de dire si le sujet québécois surgira devant le roi. Le silence officiel devient ici une véritable stratégie. Par ailleurs, la couronne garde un rôle essentiel que la gouverneure générale et les lieutenants-gouverneurs représentent.
Un monarchiste assumé face aux critiques
Carney n’a jamais caché son attachement à la monarchie. Depuis son assermentation, Buckingham l’a accueilli à deux reprises. En outre, il a convié Charles III à lire le discours du Trône à Ottawa en mai 2025. Le Canada n’avait rien vu de tel depuis 1977, quand Élisabeth II avait accepté l’invitation de Pierre Elliott Trudeau. Ces gestes pèsent lourd : ils sonnent comme une déclaration d’amour à l’institution.
Ce penchant réjouit la Ligue monarchiste du Canada. Son porte-parole québécois, Karim Al-Dahdah, se dit fier d’un premier ministre qui assume sa fidélité. À l’inverse, il juge le projet de Québec méprisant envers la Constitution et ses conventions. Les monarchistes savourent ; leurs adversaires grincent des dents. Bref, la querelle dépasse le simple symbole. Reste à savoir si Carney osera trancher.
Esclavage : l’éléphant dans la pièce
Un autre dossier risque pourtant de voler la vedette au commerce. La traite des esclaves dans les anciennes colonies britanniques divise le Commonwealth depuis longtemps. Dans une lettre ouverte au Guardian, le premier ministre britannique Andy Burnham se dit prêt à s’excuser. Selon lui, fuir cette histoire complexe affaiblit le fonctionnement du Commonwealth. Le sujet brûle les doigts de chaque délégation.
Néanmoins, Londres écarte toute indemnisation. Virginie Roiron, spécialiste du Commonwealth à Sciences Po Strasbourg, voit là une question inévitable. Les chefs de gouvernement en débattront, mais elle n’attend aucune grande excuse. De son côté, Charles III s’adressera mardi aux dirigeants et abordera franchement les pages sombres du passé britannique. Londres reconnaît donc le passé, mais refuse d’en payer la facture.
La prudence comme boussole
Sur la justice réparatrice, Ottawa choisit la nuance plutôt que le coup d’éclat. Un haut fonctionnaire du Bureau du Conseil privé évoque une diversité de perspectives. Par conséquent, le Canada souhaite encourager un dialogue actif, ouvert et transparent. Cette formule laisse donc au premier ministre une large marge de manœuvre. Cette prudence ressemble à un funambule qui garde les yeux sur la corde.
En somme, Carney doit contenter plusieurs camps à la fois. D’un côté, il courtise les marchés du Commonwealth pour diversifier les échanges canadiens. De l’autre, il protège une institution que Québec veut démanteler. Enfin, il évite de s’enfermer dans un débat historique explosif. Chaque rencontre avec Charles III prendra donc valeur de test diplomatique.
Un sommet entre mémoire et ambitions
Antigua-et-Barbuda réunira donc commerce, couronne et mémoire dans un même grand théâtre. Carney y défendra ses ambitions économiques, tout en évitant soigneusement les pièges identitaires et diplomatiques. Finalement, chaque poignée de main avec Charles III dira beaucoup de ce que le Canada choisit de taire.









