Pendant que le gouvernement gabonais renvoyait discrètement la célébration officielle de la Journée mondiale de la liberté de la presse au 8 mai, l’Association des Professionnels de l’Information et de la Communication (APIC) choisissait, elle, de ne pas attendre. Le samedi 2 mai 2026, à l’American Corner de Libreville, journalistes et experts se sont réunis pour débattre, alerter et tracer des perspectives — sous le thème international « Façonner un avenir en paix ».
Un bilan sans complaisance : recul au classement, journalistes emprisonnés
D’emblée, le président de l’APIC, Abel Eyeghe, a posé les chiffres et les faits sur la table. Le Gabon a perdu deux places dans le dernier classement mondial de Reporters Sans Frontières — un recul qui traduit une dégradation réelle et documentée de l’environnement médiatique national. Derrière cette statistique, des visages et des noms.
Harold Leckat, directeur de publication de Gabon Media Time, incarcéré dans des conditions opaques défiant toute transparence judiciaire. Roland Olouba, de Gabon Mail Infos, interpellé et conduit en détention comme un délinquant de droit commun. Tounda Youbi Médard de Youbi Infos a été malmené par les gendarmes sous la pression de la ministre du Commerce, Gninga Chaning Zenaba qui aurait influencé la justice afin qu’on lui délivre un mandat de dépôt à la prison centrale de Libreville. Et derrière ces cas publics, d’autres voix réduites au silence par la peur, la pression ou la précarité. Le tableau dressé par le président de l’APIC n’avait rien d’une formalité : c’était un acte d’accusation.
Professionnalisme et convention collective : les deux piliers qui manquent
Prenant la parole à la suite, le Pr Anaclet Ndong Ngoua a délivré un message à double tranchant. D’un côté, une conviction : le professionnalisme reste la meilleure protection d’un journaliste. Rigueur rédactionnelle, vérification des faits, refus du sensationnalisme — autant de pratiques qui transforment un journaliste en professionnel défendable juridiquement et moralement.
De l’autre côté, une revendication structurelle répétée inlassablement lors de ses interventions dans les régions gabonaises : sans convention collective, la corporation restera fragmentée et vulnérable. Une comparaison a claqué dans la salle — le Cameroun a su se doter de ce cadre légal et social. Le Gabon, lui, temporise encore.
Intelligence artificielle : s’adapter ou devenir obsolète
Boursier Tchibinda, vice-président de l’APIC et expert en communication, a quant à lui ouvert la fenêtre sur l’avenir. Son diagnostic est sans appel : l’intelligence artificielle n’est plus une option pour les journalistes, c’est une nécessité immédiate. Collecter, vérifier, hiérarchiser, contextualiser — les outils numériques transforment en profondeur les pratiques rédactionnelles. Le journaliste qui refuse cette mutation s’expose à une obsolescence rapide face aux producteurs de contenu non professionnels qui envahissent l’espace numérique.
Le mal profond : une corporation qui se ronge de l’intérieur
Le débat le plus vif de la journée a porté sur ce que beaucoup n’osaient pas nommer : l’absence de solidarité entre confrères. Des participants ont brisé le silence. Comment tolérer, en 2026, que des médias s’attaquent publiquement à d’autres organes de presse ? Comment accepter qu’à l’annonce de l’arrestation d’un journaliste, la première réaction de certains soit de vérifier à quelle association il appartient avant de réagir ?
Tant que chaque chapelle défend ses seuls membres, c’est le pouvoir politique qui en sort gagnant. L’APIC a conclu la journée sur une résolution ferme : unifier la corporation, construire une solidarité réelle et bâtir un modèle professionnel viable. Car sans cohésion, la liberté de la presse restera une promesse creuse — même le jour censé lui être consacré.







