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Accueil ENTRETIEN

Les Grands Entretiens d’ANA | Sylvère Boussamba : « Le défi de l’Afrique est de transformer ses talents en moteurs d’innovation »

La Redaction by La Redaction
juillet 31, 2026
en ENTRETIEN
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Sylvère Boussamba de l'école 241

Sylvère Boussamba Photo : Africa News Agency.

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Cet entretien a été publié le 29 juillet 2026 dans  Les Grands Entretiens d’ANA et relayé par Le Media International. Cette série donne la parole aux femmes et aux hommes qui transforment l’Afrique. Cette semaine, ANA reçoit Sylvère Boussamba, président fondateur d’Ogooué Labs et premier coach certifié John Maxwell d’Afrique centrale. Il revient sur son parcours, la création d’un écosystème d’innovation au Gabon, l’aventure de l’École 241 et sa vision de la transformation numérique en Afrique. Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed.

Un ordinateur, un déclic : les débuts d’une passion pour le code

Vous avez accompagné les grandes transformations du numérique en Afrique centrale. Quel a été le point de départ de cette aventure ?

Tout a commencé lorsque mon père a rapporté un ordinateur des États-Unis. J’avais 11 ans. À l’époque, il n’y avait pas Internet. J’ai d’abord passé des heures à jouer aux jeux installés sur la machine. Puis, en parcourant le manuel, je me suis rendu compte qu’il en existait beaucoup d’autres qui n’étaient pas installés. Pour les faire fonctionner, il fallait saisir leur code. Pendant des mois, j’ai recopié ces programmes sans vraiment réaliser que j’étais en train d’apprendre à programmer. C’est ainsi qu’est née ma passion pour le code, pour l’informatique et pour cette capacité qu’offre la technologie de transformer le monde.

J’ai ensuite poursuivi des études dans ce domaine avant de consacrer vingt-deux ans de ma carrière aux télécommunications et aux technologies. J’ai travaillé chez plusieurs opérateurs télécoms, dans des sociétés de services informatiques, puis chez IBM au Gabon lors du déploiement du programme de transformation numérique de RTEL.

Cette expérience m’a permis d’accompagner plusieurs grandes évolutions technologiques. J’ai vu arriver Internet sur téléphone mobile, les premiers services de Mobile Money, les plateformes de messagerie, les services à valeur ajoutée ou encore les nouveaux modèles économiques développés par les opérateurs. Nous étions parmi les premiers à tester ces innovations avant leur lancement auprès du grand public.

Au fil des années, j’ai également occupé des fonctions de direction dans les opérations, l’informatique et l’innovation. Cette expérience m’a fait prendre conscience que la réussite d’une transformation numérique repose autant sur les femmes et les hommes qui la portent que sur la technologie elle-même.

C’est ce qui m’a conduit à quitter le monde de l’entreprise pour me consacrer pleinement à une aventure que j’avais initiée quelques années plus tôt : Ogooué Labs.

Ogooué Labs : « un lieu où les jeunes pourraient transformer leurs idées en projets »

 

En 2009, vous créez Ogooué Labs, à une époque où les hubs d’innovation étaient encore peu nombreux sur le continent. Quelle était votre ambition ?

Ogooué Labs est né d’une réflexion que nous avions entre cadres d’entreprise autour de la jeunesse. Beaucoup considéraient que les jeunes ne faisaient pas suffisamment d’efforts ou manquaient d’ambition. Je ne partageais pas cette analyse. Je pensais qu’avant de parler de la jeunesse, il fallait commencer par l’écouter.

J’ai donc créé un espace où de jeunes entrepreneurs pourraient venir partager leurs idées, échanger sur leurs projets et bénéficier de l’expérience de professionnels issus de différents secteurs, notamment les ressources humaines, la finance, le marketing ou les télécommunications.

Notre ambition était clairement orientée vers l’entrepreneuriat numérique. Les infrastructures existaient déjà : les téléphones mobiles, Internet et les moyens de paiement ouvraient de nouvelles perspectives. Il fallait désormais faire émerger des projets capables de tirer parti de ces innovations.

Très vite, cette expérience nous a amenés à une conviction : pour bâtir un véritable écosystème d’innovation, il fallait avant tout développer les compétences.

De la RDC au Sénégal : la genèse de l’École 241

Comment cette réflexion vous a-t-elle conduit à créer l’École 241 ?

Le véritable déclic est venu lorsque je suis parti travailler en République démocratique du Congo. En parallèle de mon activité professionnelle, j’ai commencé à enseigner l’entrepreneuriat et le numérique dans plusieurs universités. Je me suis retrouvé au contact de très nombreuses communautés de jeunes, mais aussi d’entrepreneurs. C’est à cette période que j’ai commencé à réfléchir à une autre manière de former aux métiers du numérique.

Je me suis intéressé à plusieurs modèles internationaux, notamment celui de l’École 42 en France. Ce qui m’a marqué, c’est de voir des personnes sans formation initiale en informatique réussir au même niveau que des diplômés du supérieur. J’y ai vu la démonstration qu’il existait une autre manière d’apprendre.

J’ai ensuite poursuivi cette réflexion au Sénégal, où j’ai découvert l’expérience de Simplon. J’y ai rencontré des jeunes issus d’horizons très différents qui avaient réussi leur reconversion dans les métiers du numérique et travaillaient désormais dans des banques, des compagnies d’assurance ou des entreprises technologiques. Cette expérience m’a conforté dans l’idée qu’un tel modèle pouvait fonctionner au Gabon. Grâce au soutien de plusieurs partenaires, nous avons lancé en 2018 la première promotion de l’École 241 avec une quarantaine d’apprenants.

Aujourd’hui, l’école est présente à Libreville, Port-Gentil et Moanda. Elle a formé près d’un millier de jeunes et affiche un taux d’insertion professionnelle supérieur à 85 %. Nous poursuivons désormais son développement avec l’ouverture d’un centre de formation professionnelle et l’ambition de déployer ce modèle dans d’autres pays africains.

« Il faut apprendre aux jeunes à transformer leurs compétences en opportunités »

L’École 241 affiche un taux d’insertion professionnelle particulièrement élevé. Qu’est-ce qui fait la singularité de votre modèle ?

Notre approche repose sur trois formes d’autonomie : l’autonomie intellectuelle, l’autonomie financière et l’autonomie sociale.

La première consiste à apprendre à apprendre. Le monde évolue très vite, les technologies changent en permanence et les compétences demandées aujourd’hui ne seront pas forcément celles de demain. Nous avons donc choisi une pédagogie active dans laquelle l’apprenant est au cœur de son apprentissage.

Nous ne transmettons pas simplement des connaissances : nous proposons des défis à résoudre. Les apprenants doivent rechercher l’information, acquérir les connaissances nécessaires et les transformer en compétences. Les défis deviennent progressivement plus complexes afin de développer leur capacité d’adaptation et de résolution de problèmes.

Nous avons également fait le choix du travail collectif. Contrairement au système académique traditionnel où chacun cherche à réussir individuellement, nous plaçons les apprenants en équipe. Ils comprennent progressivement que la réussite passe par la collaboration, l’écoute et le partage des connaissances. C’est ainsi qu’ils développent des compétences humaines essentielles, au-delà des compétences techniques.

La deuxième forme d’autonomie est l’autonomie financière. Avoir des compétences ne suffit pas, il faut aussi savoir les valoriser. Nous apprenons aux jeunes à identifier des besoins, à trouver des clients et à créer de la valeur grâce à leurs compétences. Dès le troisième ou quatrième mois, ils travaillent sur des projets concrets, participent à des hackathons et rencontrent des entreprises.

L’objectif est qu’ils comprennent qu’une compétence peut devenir une source de revenus. Nous développons également leur dimension entrepreneuriale afin qu’ils puissent faire travailler cet argent, créer d’autres activités et, demain, générer de l’emploi.

Enfin, la troisième forme d’autonomie est l’autonomie sociale. Nous voulons apprendre aux jeunes à devenir acteurs de leur trajectoire, à créer des opportunités, aller vers les autres, convaincre et influencer positivement leur environnement.

C’est là qu’intervient la dimension leadership. À travers des exercices comme les présentations régulières de leurs travaux de veille technologique, ils développent leur capacité à prendre la parole, à communiquer et à argumenter.

« Nous avons changé la manière de connecter les talents aux entreprises »

Votre modèle semble également reposer sur une nouvelle approche de l’insertion professionnelle. Comment rapprochez-vous les jeunes du marché du travail ?

Nous avons compris qu’il fallait changer la manière d’aborder l’insertion.

Traditionnellement, un jeune termine sa formation, prépare un CV et cherche une entreprise. Nous avons voulu inverser cette logique.

Nous travaillons directement avec les entreprises sur leurs besoins. Lorsqu’une organisation rencontre un défi de productivité ou un problème dans un processus, nous constituons une équipe de jeunes qui va travailler sur cette problématique.

Nous avons ainsi créé des hubs en entreprise. Les apprenants ne viennent pas simplement demander un emploi : ils viennent apporter une solution.

Cette approche change complètement le regard des entreprises. Elles découvrent les compétences des jeunes directement dans l’action. Dans plusieurs cas, des responsables opérationnels ont souhaité conserver certains profils après avoir travaillé avec eux.

C’est aussi ce qui nous a permis d’accompagner des jeunes qui étaient parfois éloignés des critères traditionnels du recrutement.

Certains de nos apprenants sont des diplômés sans emploi. D’autres sont des décrocheurs scolaires qui ont quitté le système entre la sixième et la terminale. Pourtant, lorsqu’ils démontrent leurs compétences et leur capacité à résoudre des problèmes, leur parcours académique devient moins important.

L’entreprise regarde d’abord ce qu’ils sont capables d’apporter.

« Le véritable enjeu est de former des personnes capables de s’adapter »

Les métiers du numérique évoluent très rapidement, notamment avec l’intelligence artificielle. Comment préparez-vous les jeunes à ces transformations permanentes ?

Lorsque nous avons créé l’École 241, nous savions déjà que les technologies allaient évoluer rapidement. Nous ne pouvions donc pas simplement former les jeunes à utiliser un outil précis.

La compétence fondamentale est la capacité à apprendre.

Aujourd’hui, certains de nos apprenants qui travaillaient sur des technologies comme WordPress utilisent désormais des outils d’intelligence artificielle pour développer plus rapidement. Ils n’ont pas eu besoin de revenir en formation, parce qu’ils ont appris à apprendre.

C’est cette agilité qui leur permet de suivre les évolutions du marché.

Le monde change en permanence. Les besoins des entreprises évoluent, les technologies apparaissent et disparaissent. Celui qui possède cette capacité d’adaptation pourra toujours continuer à progresser.

Un écosystème d’innovation à plusieurs niveaux

De la formation à l’entrepreneuriat, quelles conditions doivent être réunies pour permettre aux talents africains de passer de l’idée à la création de valeur ?

Pour développer l’innovation africaine, il faut tout un écosystème et il faut plusieurs acteurs autour de la table.

D’abord, les institutions, qu’elles soient nationales ou internationales. Lorsqu’on travaille sur l’éducation, l’insertion et l’innovation, il est difficile de construire un modèle uniquement basé sur la rentabilité. Ces initiatives doivent être accompagnées par des acteurs publics et des organisations internationales.

Ensuite, il faut des business angels capables d’apporter non seulement des financements, mais aussi leur expérience et leur réseau. Le défi pour un jeune entrepreneur n’est pas uniquement de créer une solution. C’est aussi d’accéder aux bonnes portes.

À 25 ans, lorsqu’on arrive devant un dirigeant d’entreprise avec une innovation, il faut pouvoir être pris au sérieux. C’est pour cela que nous avons lancé un startup studio : l’idée est d’accompagner les jeunes entrepreneurs en associant leur vision à l’expérience et au réseau de partenaires capables d’accélérer leur développement.

Enfin, il faut des investisseurs lorsque les projets atteignent un certain niveau de maturité, avec un modèle économique solide, un marché identifié et un potentiel de développement.

Mais il faut également des dirigeants qui portent cette transformation et créent un environnement favorable à l’innovation.

Le Gabon, futur hub technologique d’Afrique centrale ?

Le Gabon ambitionne de devenir un acteur majeur de l’innovation numérique en Afrique centrale. Quelles conditions réunir pour faire émerger un véritable hub technologique ?

Il faut des dirigeants capables de soutenir cette dynamique.

Au Gabon, nous avons la chance d’avoir un environnement où la digitalisation est devenue une priorité nationale, à commencer par le chef d’État. Lorsque les dirigeants portent cette ambition et encouragent la transformation numérique des administrations et des entreprises, cela crée un appel d’air pour les compétences et les entrepreneurs.

Mais au-delà des politiques publiques, il faut aussi changer notre manière de penser l’avenir.

Le futur que nous imaginons est celui d’une Afrique où l’économie est davantage définie par le continent lui-même, où la culture africaine devient une référence mondiale.

Car le narratif suit toujours la création de valeur. Lorsque l’économie ne s’impose pas, le récit ne s’impose pas non plus. C’est en devenant plus forte économiquement que l’Afrique pourra imposer une autre manière de penser, de créer et de contribuer au monde.

L’École 241, une marque appelée à devenir continentale

Quelle place l’Afrique peut-elle prendre dans l’économie numérique mondiale à l’horizon 2035, et quel rôle l’École 241 entend-elle jouer dans cette transformation ?

L’Afrique possède une manière différente de voir le monde, de faire du business et de résoudre les problèmes.

Mais pour que cette vision soit entendue au-delà de nos frontières, il faut d’abord créer de la valeur économique.

Lorsque l’économie africaine sera suffisamment forte, elle permettra aussi de faire émerger un autre narratif. Les idées, les philosophies et les références africaines pourront davantage influencer le reste du monde.

C’est cette ambition que nous portons également à travers l’École 241 : créer une marque gabonaise, puis continentale, capable d’ouvrir des portes comme peuvent le faire certaines grandes écoles internationales.

Nous voulons démontrer qu’il est possible de créer en Afrique des formations qui deviennent des références au-delà des frontières.

L’École 241 a donc vocation à s’étendre à d’autres pays du continent ?

Oui, c’est clairement l’une de nos ambitions.

Aujourd’hui, en Afrique centrale, il existe peu d’écoles qui affichent un tel niveau d’insertion professionnelle dans les métiers du numérique. Cela montre que nous avons innové dans notre manière de former, d’accompagner et de connecter les talents aux entreprises.

Nous constatons également une évolution profonde des attentes des jeunes.

La nouvelle génération ne cherche pas forcément la même sécurité professionnelle que les générations précédentes. Beaucoup souhaitent travailler différemment, développer plusieurs activités, devenir freelances ou entrepreneurs.

Cette évolution demande aussi aux entreprises de s’adapter. Il ne s’agit pas uniquement de demander aux jeunes de changer. Les organisations doivent également comprendre ces nouvelles aspirations.

Notre rôle est d’accompagner cette transformation en donnant aux jeunes les compétences nécessaires pour construire leur propre avenir.

« L’objectif est que l’Afrique puisse prendre une place centrale »

Dans dix ans, à quoi ressemblera selon vous une Afrique qui aura pleinement réussi sa transformation numérique ?

Ce sera une Afrique où les jeunes ne seront plus seulement des utilisateurs des technologies créées ailleurs, mais des créateurs de solutions capables de répondre aux défis du continent et du monde.

La transformation numérique ne repose pas uniquement sur les outils. Elle repose surtout sur les personnes capables de les imaginer, de les développer et de les utiliser pour créer de la valeur.

C’est pour cela que la formation, le leadership et l’entrepreneuriat sont essentiels.

L’objectif n’est pas seulement de suivre la révolution technologique. L’objectif est que l’Afrique puisse y prendre une place centrale.

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